UNE PAIRE DE CANDÉLABRES AUX OISEAUX DE MEISSEN

Paris, France et Meissen, Saxe, époque Louis XV, vers 1745
Probablement livrée par Lazare Duvaux (vers 1703–1758)
Porcelaine de Meissen d’après Johann Joachim Kändler (1706−1775),
modèles créés en 1734 et 1739
Bronzes ciselés et dorés attribués à Jacques Caffieri (1678−1755) ou Philippe Caffier (1714−1774), vers 1745

Provenance : Collection genevoise des années 1970 à nos jours

Hauteur : 75 cm – 29 ½ inches
Largeur : 42 cm – 16 ½ inches
Profondeur : 36 cm – 14 ¼ inches

Cette exceptionnelle paire de candélabres est un chef‑d’œuvre de l’art rocaille. Associant des bronzes dorés d’une facture remarquable à de célèbres groupes sculptés en porcelaine de la manufacture de Meissen, elle est l’œuvre d’un éminent marchand mercier.


DES OISEAUX DE MEISSEN

En 1709, la Saxe est le premier État européen à découvrir le secret de la porcelaine dure grâce aux recherches de l’alchimiste Johann Friedrich Böttger (1682−1719). Grand amateur de porcelaine, l’électeur de Saxe Auguste II le Fort fonde alors la manufacture de Meissen où Böttger poursuit ses expérimentations. Les peintres et modeleurs de la manufacture s’inspirent d’abord des pièces asiatiques importées en Europe et en reprennent les formes et les décors. L’électeur met à la disposition des artisans sa grande collection – il possède à la fin des années 1720 près de 25 000 pièces – afin de leur servir de modèle.

Fig. 1 – Manufacture de Meissen, Johann Joachim Kändler (d’après), Vautour dévorant un cacatoès, 1734, Sèvres, Musée national de la céramique (inv. MNC 2275.5)
©RMN-Grand Palais Sèvres Cité de la céramique-Adrien Didierjean 

En 1731, le sculpteur Johann Joachim Kändler (1706−1775) rejoint la manufacture et lui donne un tournant décisif. Il se voit confier la réalisation d’oiseaux grandeur nature, destinés au palais Japonais qu’Auguste de Saxe fait aménager à Dresde (Fig. 1). Ce projet particulièrement ambitieux est un véritable défi pour les artisans qui n’ont jusqu’alors jamais exécuté de pièces de cette taille. Pour sculpter ses modèles, Kändler étudie les spécimens empaillés de la Kunstkammer du Zwinger qui comprend de nombreuses espèces exotiques ramenées par l’expédition de Saxe en Afrique (1731−1733). Il se rend également à la ménagerie du Schloss Moritzburg où il observe des oiseaux vivants et note avec précision leurs comportements. Son travail se distingue par un très haut degré de naturalisme et une précision incomparable dans le dynamisme des postures et le rendu des surfaces

Les sculptures sont rehaussées de couleurs chatoyantes qui viennent rehausser la beauté des pièces. Les oiseaux sont montrés dans des attitudes propres à chaque espèce, en train de chasser, de se nourrir, de se percher. Les faucons de nos candélabres picorent ainsi leur proie, retenue entre leurs serres.

Le « Crécerelle femelle ou vautour des alouettes représenté grandeur nature, tel qu’il dévore une alouette, reposant sur un piédestal décoré » est mentionné pour la première fois en avril 1734 dans les rapports de travail de Kändler. En octobre 1739, un modèle étroitement associé lui est adjoint, représentant un faucon « assis sur une souche d’arbre, tenant une souris dans ses griffes et la dévorant. » (Fig. 2)Caractéristiques du talent de Kändler, une grande spontanéité doublée d’une véritable précision naturaliste se dégagent de ces groupes.

Fig. 2 – Détail du faucon dévorant une souris, modèle mis au point en 1739

Plusieurs dizaines de modèles d’oiseaux sont ainsi élaborés par le sculpteur (Fig. 3). Initialement réservés à un usage princier, ils sont diffusés de manière plus large à partir de la fin des années 1730. À Paris, ils constituent des pièces de grand luxe, recherchées par les marchands merciers.

Fig. 3 - Manufacture de Meissen, Johann Joachim Kändler (d’après), Deux oiseaux de paradis, 1733, New York, Metropolitan Museum of Arts (inv. 1976.155.115)

UN CHEF-D’ŒUVRE DE MARCHAND MERCIER

Les marchands merciers et les marchands faïenciers se partagent le commerce de la porcelaine à Paris au XVIIIe siècle. Parmi ces derniers, Jean-Charles Huet et Henri Le Brun semblent détenir un quasi-monopole sur la porcelaine importée de Saxe jusqu’à la fin des années 1730. Elle se retrouve ensuite dans les boutiques des plus grands marchands merciers, notamment Lazare Duvaux (vers 1703–1758) et Thomas-Joachim Hébert (1687−1773).
Les statuts de la corporation des merciers les autorisent à assembler et enjoliver des matériaux variés. Ils inventent ainsi des combinaisons inédites de savoir-faire précieux. La porcelaine, l’or blanc du XVIIIe siècle, est l’une de leurs marchandises les plus luxueuses. Ils se procurent des pièces importées d’Asie ou de Saxe et d’autres provenant de manufactures françaises, qu’ils font placer dans des montures de bronze doré, sur des meubles, ou qu’ils agrémentent de mécanismes sophistiqués (Fig. 4).

Fig. 4 – Manufacture de Meissen, Johann Joachim Kändler (d’après), Paire de pigeons, vers 1750, Paris, Musée du Louvre (inv. OA 9465)
© 2011 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

Lazare Duvaux, l’un des plus brillants marchands merciers du règne de Louis XV, met ainsi au point des « girandoles montées sur porcelaine de Saxe ». Installé rue Saint-Honoré, à l’enseigne du Chagrin de Turquie, il élabore des objets et des meubles de grand luxe au service de la famille royale et de la haute aristocratie.

Fig. 5 – Lazare Duvaux (probablement livrée par), Jacques et Philippe Caffieri (bronzes attribués à), Manufacture de Meissen, Johann Joachim Kändler (porcelaine d’après), Paire de candélabres aux coqs, époque Louis XVcollection particulière

Son Livre-Journal, le précieux registre qui documente son commerce de 1748 à 1758, recense plusieurs candélabres de ce type, dont notre paire fait très probablement partie. En novembre 1748, il est indiqué que le marchand livre pour l’appartement de Mesdames à Versailles « quatre paires de girandoles à double branche en porcelaine de Saxe & fleurs de Vincennes, sur les terrasses & branchages dorés d’or moulu ; deux paires sur des figures & deux sur des oiseaux ».
D’autres exemplaires, associant oiseaux de porcelaine de Saxe et monture de bronze doré sont ensuite cités, notamment des candélabres aux coqs livrés pour la marquise de Pompadour, l’une de ses plus fidèles clientes, et pour le collectionneur Blondel de Gagny (Fig. 5). C’est également vraisemblablement lui qui livre à la duchesse de Parme, fille de Louis XV, six candélabres aux oiseaux de porcelaine.

Particulièrement luxueux et originaux, ces candélabres aux oiseaux de porcelaine de Saxe sont destinés aux plus grandes collections du XVIIIe siècle et prennent place dans les appartements de la famille royale et de ses proches.


L’ART ROCAILLE DES CAFFIERI

Lazare Duvaux fait appel aux bronziers les plus adroits pour orner ses porcelaines. Les montures de ces candélabres, chef‑d’œuvre du goût rocaille, sont vraisemblablement dues à Jacques (1678−1755) ou Philippe (1714−1774) Caffieri.

Le premier est l’un des bronziers les plus célèbres du règne de Louis XV. Reçu maître fondeur-ciseleur en 1715, il travaille dès 1736 pour le souverain et livre des bronzes d’ameublement et des objets d’art dans un goût rocaille virtuose. Formé dans l’atelier de son père, Philippe Caffieri s’associe à ce dernier en 1747. Leur manière se distingue par des lignes souples et des courbes puissantes, soulignées par une ciselure d’une finesse incomparable. La dorure, alternativement mate ou brunie, accentue encore la profondeur du modelé. Ils confèrent à leurs bronzes un caractère sculptural affirmé et déploient un riche goût rocaille. Sûrs de leur talent, ils comptent parmi les rares bronziers à parfois signer leurs œuvres.

Fig. 6 – Lazare Duvaux (probablement livrée par), Jacques et Philippe Caffieri (bronzes attribués à), porcelaine de Meissen d’après Johann Joachim Kändler, Paire de candélabres aux oiseaux, époque Louis XV, ancienne collection Borghèse, ancienne collection Gustave de Rothschild

Bien qu’aucune relation entre les Caffieri et un marchand mercier ne soit documentée à ce jour, ils ont vraisemblablement collaboré à la réalisation de plusieurs candélabres aux groupes de porcelaine.

Deux paires réputées avoir constitué un cadeau diplomatique de Louis XV aux Borghèse et portant le poinçon des Caffieri sont ainsi acquises par Gustave de Rothschild (Fig. 6). D’autres exemplaires, aujourd’hui conservés en collection particulière, leur sont également attribués.

Fig. 7 - Détail du dos des candélabres, où l’on voit le travail de bronze.

Sur notre paire de candélabres, le dialogue entre la porcelaine et les bronzes est magistralement orchestré (Fig. 7). La base est précisément ajustée pour recevoir élégamment le tronc de porcelaine. Les courbes des bras de lumière couronnent le groupe sculpté et accompagnent son mouvement (Fig. 8). L’ensemble, d’une richesse inouïe, associe avec une harmonie remarquable porcelaine de Saxe et bronze doré.

Fig. 8 - Détail du dialogue entre la porcelaine et le bronze doré.


Bibliographie

Mathieu Deldicque, « La Saxe en or moulu, le goût pour les porcelaines de Meissen montées à la cour de Louis XV » dans Louis XV, passions d’un roi (1710−1774), Versailles, Domaine national du Château de Versailles et de Trianon, du 18 octobre 2022 au 19 février 2023, Paris, In Fine Éditions d’art, 2022, pp. 394–403.

Jules Guiffrey, Les Caffiéri, sculpteurs et fondeurs-ciseleurs : étude sur la statuaire et sur l’art du bronze en France au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, avec sept gravures à l’eau-forte de Maurice Leloir, Paris, D. Morgand & C. Fatout, 1877 ; rééd. fac-similé, Nogent-le-Roi, J. Laget, 1993.

Lazare Duvaux, Livre-journal de Lazare Duvaux […]. Tome 2 [publié par M. Louis Courajod], Société des bibliophiles français, Paris, 1873. Gerhard Röbbig, Cabinet Pieces : The Meissen Porcelain Birds of Johann Joachim Kändler, Munich, Hirmer Publishers.

Mentions légales

© 2025, Galerie Léage

Conçu par Lettera.