
© Cecil Beaton / Vogue ; Condé Nast
En 1949, Charles Wrightsman se rend pour la première fois au Metropolitan Museum à l’occasion de l’exposition Chefs‑d’œuvre de la porcelaine européenne. Dans les salles du musée, les oiseaux de la manufacture de Meissen prêtés par le collectionneur Irwin Untermyer retiennent son attention. Ce moment déterminant conduit Charles et Jayne Wrightsman à devenir l’un des couples de collectionneurs et de philanthropes les plus importants du XXe siècle.

Fils d’un magnat du pétrole de l’Oklahoma, Charles B. Wrightsman (1895−1986) développe l’entreprise familiale dans le sud des États-Unis avant d’être élu président de la Standard Oil Company du Kansas en 1932. Après un divorce en 1938, il s’installe en Floride et se tourne vers le polo. C’est pendant l’un de ses séjours réguliers à Los Angeles qu’il rencontre Jayne Larkin (1919−2019), de 24 ans sa cadette. Le couple se marie en 1944 avant d’acquérir trois ans plus tard Blythedunes, majestueuse villa de Palm Beach. D’origine modeste, Jayne embrasse son nouveau statut social avec éclat et devient l’une des socialites les plus en vue. Elle reçoit artistes, intellectuels, historiens et personnages publics, notamment le couple Kennedy dont les Wrightsman sont proches – et voisins à Palm Beach. Reconnue pour son élégance et son goût parfait, elle fait plusieurs apparitions dans le magazine Vogue devant l’objectif de son ami Cecil Beaton. Lectrice insatiable, elle apprend le français et se découvre, avec son mari, une véritable passion pour l’art.

Photo de Cecil Beaton pour Vogue, 1er mai 1960
© Cecil Beaton / Vogue ; Condé Nast
Dans les États-Unis des années 1950, les arts décoratifs français du XVIIIe siècle sont incontournables dans les riches intérieurs à la mode. Charles et Jayne Wrightsman partagent ce goût, mais ne sélectionnent, à la différence de la plupart de leurs contemporains, que des œuvres d’exception. Pour leurs résidences à Palm Beach, au 820 Fifth Avenue à New York et à Londres, ils font d’abord appel à Stéphane Boudin, décorateur français de la légendaire Maison Jansen, pour recréer des décors dignes des plus belles demeures parisiennes du siècle des Lumières. Des parquets Versailles, des boiseries et des cheminées sont importés depuis la France, et un riche ensemble de meubles et d’objets d’art prend place dans les différentes pièces. L’ensemble est précisément scénographié par Jayne, qui fait de son intérieur un espace d’exposition d’œuvres de qualité muséale, sans sacrifier le confort de la vie moderne. Après le décès de Boudin, les Wrightsman se tournent vers le décorateur Henri Samuel pour poursuivre l’aménagement de leurs résidences et l’agencement de leur formidable collection.

Cette paire de fauteuils appartient à un ensemble dont une paire est conservée au Metropolitan Museum of Art.
Le couple Wrightsman achète son premier tableau important en 1952, Deux jeunes paysannes de Camille Pissarro. Ce sont surtout les XVIIe et XVIIIe siècles qui ont leur faveur, et ils acquièrent dès 1955 un tableau majeur, Étude d’une jeune femme de Johannes Vermeer. Leur intérêt s’étend aussi bien aux peintures de grands maîtres qu’aux dessins, livres rares, sculptures, meubles et objets d’art. Ils ne recherchent que le meilleur, et sont conseillés pour cela par Francis Watson, directeur de la Wallace Collection, Sir John Pope-Hennessy du Metropolitan Museum ou encore le conservateur français Pierre Verlet. Particulièrement érudite, Jayne devient une grande spécialiste des arts décoratifs du XVIIIe siècle. De véritables chefs‑d’œuvre, réalisés par les artisans les plus importants de cette période, entrent ainsi dans leur collection. Selon le fameux mot de Pierre Rosenberg, ancien directeur du musée du Louvre, il existe indubitablement un « goût Wrightsman », savant, précis et élégant.

Don de Charles et Jayne Wrightsman, 1963.
Grands philanthropes, les Wrightsman se consacrent spécialement à l’enrichissement des collections du Metropolitan Museum, leur voisin sur la Fifth Avenue. Charles rejoint le conseil d’administration du musée en 1956 et Jayne en 1975. Le couple s’implique activement dans le développement des collections et leur mise en valeur. Dès les années 1960–1970, ils mènent le réaménagement des period rooms dédiées aux arts décoratifs du XVIIIe siècle. Les Wrightsman prêtent à cette occasion de nombreuses œuvres au musée, participent aux choix scénographiques et financent généreusement les travaux de ces salles qui portent aujourd’hui leur nom. Après la mort de son époux en 1986, Jayne poursuit son engagement auprès du Metropolitan. Elle soutient de nombreuses acquisitions et réalise des dons importants. Au total, plus de 1 275 pièces sont données au musée par les Wrightsman, parmi lesquelles des œuvres majeures de l’art européen.

Don de Charles et Jayne Wrightsman, 1977.
Collectionneurs érudits et passionnés, les Wrightsman ont réuni au fil de leur vie un ensemble remarquable. Sans héritiers, ils ont donné la plus grande partie de leur collection au Metropolitan Museum, tandis que le reste a été dispersé lors de mémorables ventes aux enchères.
Bibliographie :
Katharine Baetjer, Charles and Jayne Wrightsman—Sublime Collectors : A Short History, site du Metropolitan Museum of Art
Daniëlle Kisluk-Grosheide, Jeffrey Munger, The Wrightsman Galleries for French Decorative Arts, The Metropolitan Museum of Art, 2010