L’ÉCAILLE, Translucide, brune et blonde

Nicola de Turris (attribuée à), Écritoire en piqué, plateau, Naples, vers 1740, Galerie Léage

Matière luxueuse recherchée pour sa transparence et ses couleurs chaudes, l’écaille constitue aux XVIIe et XVIIIe siècles un matériau de choix pour les ébénistes et les tabletiers.

Daniel Govaers (orfèvrerie), Jean-Baptiste Massé (médaillons peints attribués à), Jean-Baptiste Van Loo (médaillons peints d’après), Tabatière aux portraits de Louis XV et Marie Leczinska, 17251726, Paris, Musée du Louvre (inv. OA 10670)

L’arrière de la tabatière est orné d’une tortue en piqué.

© 1979 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / RMN Agence photo

Plaquée sur du mobilier ou façonnée pour constituer de petits objets, l’écaille de tortue devient sous le règne de Louis XIV l’un des matériaux de luxe par excellence. Aux Antilles, les tortues de mer des espèces caouanne, imbriquée et verte sont chassées pour leur viande et leur carapace. Celles-ci transitent vers l’Europe par les mêmes réseaux commerciaux que le sucre et le tabac. En France, les carapaces arrivent dans les ports de Bordeaux, Nantes ou encore Le Havre et Honfleur. Elles rejoignent ensuite les ateliers parisiens des ébénistes et des tabletiers, où elles sont débitées en feuilles et transformées. L’écaille est une matière particulièrement appréciée pour sa transparence, la douceur de ses couleurs blondes et brunes, ainsi que pour sa souplesse. Rendue malléable après avoir été plongée dans un bain d’eau bouillante et d’huile, elle peut être moulée et même soudée. Elle permet ainsi de réaliser une grande variété d’objets et de décors.

Thomas Compigné, Vue des environs de Rome, recto et verso, vers 1770, Galerie Léage

À Paris, dans le quartier des Halles, les tabletiers comptent parmi les principaux artisans à travailler l’écaille. Ils fabriquent des objets variés : jetons et tabliers d’échecs, de tric-trac ou de dames, pommeaux, peignes, couteaux, carnets de bal, tabatières et autres étuis. Gages d’amour, cadeaux ou coquetteries, ces « objets de vertu » sont un signe de raffinement et soulignent le goût de leur propriétaire qui les utilise tous les jours. Tournée, moulée, teintée, l’écaille est travaillée sous toutes ses formes par les tabletiers pour les fabriquer. Thomas Compigné (actif de 1748 à 1778) imagine même d’en faire de petits tableaux. Moulés dans une matrice en bronze sculptée en creux au tour à guillocher, ils sont ensuite peints et dorés. En décembre 1772, le tabletier présente au roi à Versailles « deux tableaux d’écaille blonde » de grande taille, qui représentent « l’un une vue du château de Saint-Hubert du côté de l’entrée, et l’autre celle du même château vu du côté de l’étang ».

Nicola de Turris (attribuée à), Écritoire en piqué, Naples, vers 1740, Galerie Léage

Les tabletiers mêlent également à l’écaille des matériaux précieux selon les techniques du piqué. De petits éléments d’or, d’argent et de nacre sont incrustés dans l’écaille pour former de délicats décors. Pratiqué à travers toute l’Europe, le piqué est porté à son apogée par les tartarugari napolitains. Au XVIIIe siècle, des artisans de renom comme Giuseppe et Gennaro Sarao, Antonio de Laurentii ou Nicola de Turris produisent des pièces d’un luxe extrême à destination de la cour et de la haute aristocratie. La noblesse européenne s’arrêtant à Naples pendant son Grand Tour s’émerveille devant ces objets, contribuant au rayonnement du piqué napolitain. Des objets de toilette, des coffrets, des vases et même de très rares meubles sont réalisés.

André-Charles Boulle (attribué à), Coffre, vers 1685–1700, Kansas City, Nelson-Atkins Museum of Art (inv. 2024.49.1–2), ancienne collection Galerie Léage

L’écaille est également utilisée par les ébénistes pour le décor des meubles. À partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, Pierre Gole (vers 1620–1684) l’utilise en placages pleins sur ses cabinets. Dans les années 1680, André-Charles Boulle (1642−1732) la choisit pour ses marqueteries en superposition. Associée à de l’étain, du laiton et de l’ébène, elle forme des compositions d’arabesques inspirées des gravures de Jean Bérain (1640−1711) ou des modèles de Boulle lui-même. Pour accentuer la couleur rouge de l’écaille, l’ébéniste la pose parfois sur une couche de couleur vermillon. Les fouilles de la cour Napoléon du Louvre de 1981 à 1986 ont permis de mettre au jour de nombreux fragments d’écaille, travaillés ou bruts, dans les vestiges de l’incendie de son atelier en 1720, témoignant des méthodes de travail de l’ébéniste et de la transformation des pièces d’écaille au sein même de l’atelier. De nombreux contemporains de Boulle adoptent également cette technique de marqueterie qui porte aujourd’hui son nom. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, des ébénistes comme Étienne Levasseur (1721−1798) ou Gaspard-Joseph Baumhauer (1747-?) reprennent à leur tour cette technique et perpétuent le goût pour l’écaille.

Gaspard-Joseph Baumhauer, Cabinet bas en marqueterie Boulle et pietra durad’une paire, vers 1770, Paris, Musée du Louvre (inv. OA 5448)

© 2012 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Martine Beck-Coppola

Matière exotique et précieuse aux reflets bruns et blonds, l’écaille de tortue entre aux XVIIe et XVIIIe siècles dans la composition de nombreux meubles et objets d’art. Célébrée par l’art du piqué et la marqueterie Boulle, elle est aussi la matière de luxueux objets du quotidien.


Bibliographie :
José de Los Llanos, Christiane Grégoire, Boîtes en or et objets de vertu, Paris-Musées, 2011
Jean Soulat, « Identification et provenance de l’écaille de tortue marine en circulation au début du xviiie siècle », Technè, 49 | 2020, 56–59.
Jean Nérée Ronfort (dir.), André Charles Boulle (1642−1732). Un nouveau style pour l’Europe, Somogy Éditions d’art, 2009
Mathieu Deldicque (dir.), André Charles Boulle, Éditions Monelle Hayot, 2024
Alexis Kugel, Complètement piqué. Le fol art de l’écaille à la cour de Naples, Éditions Monelle Hayot, 2018


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