
Introduit en Europe au XVIIe siècle, le thé est l’une des boissons chaudes favorites de l’aristocratie des Lumières. Entre exotisme et anglomanie, il devient en France l’apanage de la haute aristocratie qui en fait un élément fort de sociabilité.

(inv. OA 10658)
© 1998 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet
Consommé en Chine et au Japon depuis l’Antiquité, le thé parvient pour la première fois en Europe dans la première moitié du XVIIe siècle. Importé par les Compagnies orientales hollandaises et anglaises, il est particulièrement apprécié dans ces deux pays ainsi qu’à Paris. En 1687, Nicolas de Blégny, médecin ordinaire du roi, décrit dans son ouvrage Le bon usage du thé, du café et du chocolat, les prétendues propriétés médicinales du thé et la bonne manière de le consommer. À bord des navires des compagnies des Indes, tasses, soucoupes et théières accompagnent les cargaisons de thé en provenance d’Asie. Elles se retrouvent à Paris sur les tables raffinées, et sont indifféremment utilisées pour la consommation du thé, du café ou du chocolat. Le nécessaire de voyage offert par Louis XV à son épouse la reine Marie Leszczynska pour la naissance du Dauphin en 1729 comprend ainsi un sucrier et une théière en porcelaine du Japon, de petites tasses montées en trembleuses en porcelaine de Chine, une boîte et une passoire à thé en vermeil, accompagnées d’une chocolatière et d’une cafetière.

© 2008 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
Particulièrement onéreux, le thé est réservé en France à la haute aristocratie, au sein laquelle son usage se répand dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Alliant exotisme et saveurs nouvelles, il reflète d’abord un intérêt curieux pour l’Empire du Milieu, son économie et sa culture. En 1761, la reine Marie Leszczynska dédie ainsi le programme iconographique de son Cabinet des Chinois à Versailles au négoce du thé. À partir des années 1760, sous l’influence de l’Anglomanie, le thé d’abord réservé à un usage intime s’impose comme un moment de sociabilité aristocratique. Le prince de Conti commande ainsi à Michel-Barthélémy Ollivier un tableau illustrant l’un de ses loisirs favoris, le Thé à l’anglaise servi dans le salon des quatre-glaces au Temple. Les convives, de qualité, se servent eux-mêmes du précieux breuvage. On reconnaît même, assis au clavecin, le jeune Mozart qui donne un concert pour le prince en 1764. Servi avec du lait, de la crème ou du sucre, pouvant être accompagné de gâteaux ou de pain, le thé devient la marque distinctive d’une aristocratie distinguée.

© 2022 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Christophe Fouin
À mesure que l’usage du thé s’en répand en France, les ustensiles dédiés à sa consommation se multiplient et se spécialisent. Le mot « théière » se rencontre pour la première fois à la fin du siècle – Blégny parle encore de « pot » ou de « vaisseau » en 1687. Pour répondre à l’engouement pour les boissons chaudes, les manufactures de porcelaine européennes et notamment Meissen, Saint-Cloud, et Sèvres, rivalisent d’invention. Elles imaginent des tasses munies d’une anse, des soucoupes profondes, des théières, le tout décliné dans une grande variété de formes et de décors. Des ensembles peuvent être rassemblés sur un plateau en « déjeuners », qui renvoient à l’un des moments privilégiés de la dégustation du thé, l’équivalent du petit-déjeuner actuel. La famille royale est l’une des premières consommatrices de thé. Louis-Philippe, duc d’Orléans, acquiert en 1774 un déjeuner à sujets chinois auprès de la manufacture de Sèvres, comprenant une théière à roseaux que l’on peut reconnaître dans celle aujourd’hui conservée à Sèvres (inv. MNC 4670). Les souverains, mais aussi Mesdames, filles de Louis XV, possèdent également dans leurs appartements de précieux services à thé.

(inv. V5240 et V5260)
© RMN-GP (Château de Versailles) / © Gérard Blot
Outre les ustensiles et les services, la consommation du thé s’accompagne d’un mobilier spécifique. De nombreuses tables et guéridons à thé sont réalisés à la fin du siècle, dans lesquelles l’influence anglaise est perceptible. L’acajou est souvent le bois privilégié pour la réalisation de ces petites tables, dont l’un des exemples les plus riches est certainement celui exécuté en 1774 pour Madame du Barry. Ornée de sept plaques peintes de porcelaine de Sèvres, elle est réalisée par l’ébéniste Martin Carlin (1730−1785) sous la direction du marchand mercier Simon Philippe Poirier. Adam Weisweiler (1746−1820) développe quelques années plus tard un modèle doté d’un système de crémaillère permettant de relever le plateau central. Les convives peuvent ainsi disposer et accéder aisément à tous les éléments du service. Pour compléter ce mobilier dédié, de nombreuses petites tables volantes pouvaient également être utilisées par les consommateurs.

Importé d’Asie, le thé transforme durablement les usages en France au XVIIIe siècle, donnant naissance à de nouveaux rituels, objets et formes de mobilier. D’abord réservé à l’aristocratie, il se diffuse progressivement dans l’ensemble de la société, jusqu’à devenir une pratique quotidienne toujours vivante aujourd’hui.
Bibliographie :
Ouvrage collectif, Thé, café ou chocolat ? Les boissons exotiques à Paris au XVIIIe siècle, Paris Musées, 2015
Marie-Laure de Rochebrunne (dir.), La Chine à Versailles. Art et diplomatie au XVIIIe siècle, Somogy éditions d’art, 2014
Stéphane Castelluccio, Le Goût pour les porcelaines de Chine et du Japon à Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles, Éditions Monelle Hayot, 2013