
© Les Arts Décoratifs / Jean Tholance
Peintre, décorateur et agent artistique, Eugène Lami est l’une des grandes personnalités artistiques du XIXe siècle. Au service des Orléans ou des Rothschild, il contribue au renouveau du goût pour les arts décoratifs du XVIIIe siècle.

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RF 55315)
© GrandPalaisRmn (Musée du Louvre) / Michel Urtado
Né à Paris, Eugène Lami étudie la peinture aux Beaux-Arts auprès du peintre d’histoire Horace Vernet (1789−1863) puis dans l’atelier du baron Gros. En plus de la peinture, il s’initie à la lithographie et à l’aquarelle, cette dernière devenant par la suite une de ses techniques favorites. Entre 1825 et 1829, Lami voyage en Angleterre, où il complète sa formation par la découverte des country houses et de leurs intérieurs. À son retour en France, ses représentations militaires séduisent Louis-Philippe, qui le nomme dès 1832 son peintre officiel. Lami se rapproche alors significativement de la famille royale : le roi lui commande plusieurs tableaux pour son musée de l’Histoire de France au château de Versailles, et fait de lui le professeur de dessin de ses enfants. Avec ses aquarelles prises sur le vif, le peintre documente la vie mondaine et les cérémonies officielles de la monarchie de Juillet, conduisant Baudelaire à le qualifier de « poète du dandysme officiel ».

© Les Arts Décoratifs / Jean Tholance
En 1844, Lami se voit confier le réaménagement des appartements des ducs de Nemours et d’Aumale, enfants de Louis-Philippe, aux Tuileries. Ayant accès aux réserves du Garde-Meuble de la Couronne et à celle de Versailles, il favorise un retour au XVIIIe siècle. Séduit, le duc d’Aumale lui demande la même année de concevoir le décor intérieur de ses appartements et de ceux de son épouse au château de Chantilly. Faisant écho à l’héritage des Orléans et à l’histoire du château, Lami mêle mobilier et objets d’art du XVIIIe siècle et reproductions contemporaines, dans des pièces lambrissées de boiseries blanches et or aux moulurations rocaille. Pour le salon des Dames, il choisit des fauteuils livrés par Georges Jacob (1739−1814) pour le salon des jeux du roi à Saint-Cloud en 1787, une pendule Louis XVI d’André Hessen (1745−1805), associés à des réinterprétations contemporaines des styles Louis XV et Louis XVI. Le décorateur réalise ainsi un des premiers intérieurs historicistes ayant le XVIIIe siècle pour référence, inaugurant un goût qui trouvera plus tard son apogée dans les intérieurs de l’impératrice Eugénie.

Cette pièce associe meubles et objets d’art du XVIIIe siècle, notamment un cartel Louis XIV en marqueterie Boulle acquis par Eugène Lami en août 1846 auprès du marchand de curiosités parisien Gansberg (inv. OA 303), à des éléments de style.
Vers 1852, Lami fait la rencontre du baron James et de la baronne Betty de Rothschild. Il met dès lors son talent de décorateur au service exclusif des Rothschild, entretenant des relations de confiance avec la famille. « Grand favori » de Betty, il séjourne longuement chez Adolphe en 1870 et est également proche de son frère Gustave. Lami s’attèle d’abord au château de James à Boulogne, pour lequel il propose un décor intérieur largement inspiré du Versailles de Louis XIV et notamment des projets au goût arabesque de Jean Bérain (1640−1711). À partir de 1857, le décorateur se consacre au château de Ferrières, son grand œuvre. Il crée là l’écrin idéal pour les collections du baron, favorisant un goût éclectique mêlant les époques et les couleurs. Le XVIIIe siècle y tient toujours une place de premier plan, le Versailles du Roi-Soleil restant une de ses références majeures. Associé à la Renaissance et au baroque, il incarne véritablement le « goût Rothschild ».

© Les Arts Décoratifs / Cyrille Bernard
Créateur fécond nourri d’une grande culture d’antiquaire, Lami est l’un des premiers décorateurs modernes. Pour le duc d’Aumale, puis pour les Rothschild, il déploie un goût historiciste dans ses intérieurs, favorisant le XVIIIe siècle. Dessinant de nombreuses esquisses pour ses projets, il conçoit le décor architectural et l’ameublement des demeures de ses clients, jusqu’aux détails du garnissage des meubles. Doté d’un œil raffiné, il recherche en France et à travers l’Europe les meubles et les objets qui complèteront ses décors et contribueront à la mise en scène des collections de ses clients. Pour Chantilly, il acquiert de nombreux meubles du XVIIIe siècle auprès de marchands parisiens comme Escudier ou Gansberg. Avec Betty de Rothschild, il voyage en Italie pour trouver l’inspiration dans les palais vénitiens. Coordonnant les différents corps de métiers qui interviennent sur ses chantiers, il propose des artistes de ses connaissances, comme Narcisse Diaz (1807−1876) ou Édouard Dubufe (1819−1883). Eugène Lami réalise ainsi chez le duc d’Aumale et les Rothschild une œuvre d’art totale, à la fois technicien, directeur artistique et metteur en scène.

Provenant de la collection du baron Gustave de Rothschild puis successivement à son fils Robert et son petit-fils Alain de Rothschild.
Présentée du 17 avril au 26 juillet à la galerie des Gobelins,
au sein de l’exposition « Sèvres, une passion Rothschild ».
L’un des principaux fondateurs à la fois du goût historiciste pour le XVIIIe siècle et du goût Rothschild, Lami est l’une des figures créatives clef pour la postérité des arts décoratifs du siècle des Lumières.
Son œuvre est mise à l’honneur du 17 avril au 26 juillet à la galerie des Gobelins, au sein de l’exposition « Sèvres, une passion Rothschild ». Une commode de notre collection provenant de chez Gustave de Rothschild, pour lequel Lami a travaillé rue de Marigny, y sera présentée.
Bibliographie :
Anne Forray-Carlier, Le mobilier du château de Chantilly, Éditions Faton, 2010
Aurore Bayle-Loudet, Mathieu Deldicque, Chantilly, le domaine des princes, Swan éditeur, 2017
Pauline Prévos-Marcilhacy, Les Rothschild, bâtisseurs et mécènes, Flammarion, 1995
Anne-Dion-Tennebaum, Audrey Gay-Mazuel, Revivals, l’historicisme dans les arts décoratifs français au XIXe siècle, MAD Paris, 2020
Audrey Gay-Mazuel, « Eugène Lami, premier décorateur moderne », L’Objet d’art n°598, mars 2023, p 64–71