
En mai 1945, les Monuments Men pénètrent pour la première fois dans la mine de sel d’Altaussee. Au plus profond des galeries, ils découvrent des milliers d’œuvres d’art entreposées, tableaux, dessins, sculptures, livres, meubles et objets d’art, spoliées par les nazis. S’ensuit une formidable mission de recherches et de restitutions.

© National Archives and Records Administration
À partir de l’automne 1940, l’ambassade du Reich à Paris met en place une spoliation systématique d’œuvres d’art, menée par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, ou ERR, sous les ordres d’Alfred Rosenberg. L’ERR recherche à Paris et en province les œuvres des plus grandes collections de particuliers et de marchands, notamment juifs. Inventoriées, cataloguées et mises en caisses, les œuvres sont rassemblées au Jeu de Paume où quelques hauts dignitaires nazis qui souhaitent se les approprier viennent les admirer. Les œuvres les plus prestigieuses sont d’abord destinées à Hitler, qui projette depuis 1939 la construction du Führermuseum à Linz, sa ville natale. Le Reichsmarschall Hermann Göring, collectionneur vorace, se réserve ensuite les pièces les plus importantes. Estampillées H ou G, en fonction de leur destinataire, des cargaisons d’œuvres d’art quittent régulièrement Paris pour gagner l’Allemagne. Au total, près de 100 000 œuvres sont ainsi pillées en France.

Devant l’ampleur des spoliations et des destructions d’œuvres d’art, les armées Alliées fondent le Monuments, Fine Arts and Archives program (MFAA), plus connu sous le nom de Monuments Men. Ils rassemblent quelque 345 hommes et femmes, de treize nations différentes, parmi lesquels de nombreux conservateurs de musée et historiens de l’art. Travaillant d’abord depuis l’étranger, ils suivent dès 1944 les bombardements alliés pour sauver les œuvres des débris. Quand ils atteignent l’Allemagne, leur mission change de nature : plutôt que d’agir pour la préservation des œuvres endommagées, ils cherchent maintenant à retrouver les très nombreuses caches d’œuvres spoliées dissimulées par les nazis à travers l’Allemagne et l’Autriche. La mine de sel d’Altaussee est l’un des plus importants dépôts et là où sont entreposées les œuvres à destination du musée de Linz. Le château de Neuschwanstein abrite également de nombreuses pièces, ainsi qu’un atelier de restauration établi par les nazis. Une opération monumentale de collecte, de tri et d’envoi se met ensuite en place : près de 1 400 caches sont finalement retrouvées, et plus de 5 millions d’œuvres et de documents renvoyés entre la fin de la guerre et 1951.

À Paris, les Monuments Men trouvent en Jacques Jaujard (1895−1967) et Rose Valland (1898−1980) des alliés précieux. Le premier, directeur des Musées nationaux, protège durant toute la guerre les collections publiques et celles de nombreux particuliers, notamment les Rothschild, David-Weil ou Bernheim. En novembre 1944, il soutient la mise en place de la Commission de Récupération Artistique (CRA), chargée de retrouver les propriétaires des œuvres spoliées ramenées en France par les Monuments Men. Installée, non sans une certaine symbolique, au Jeu de Paume, elle permet la restitution de près de 45 000 œuvres. Rose Valland, qui avait la charge du musée pendant son utilisation par l’ERR, a quant à elle minutieusement documenté les œuvres entreposées là par les nazis, et leur destination. C’est elle qui indique au Monuments Man James Rorimer (1905−1966), conservateur au Metropolitan Museum avant la guerre, le dépôt de Neuschwanstein.

Les arts décoratifs du XVIIIe siècle occupent une part importante parmi les œuvres pillées. De grandes collections sont spoliées, notamment celles de Maurice, d’Édouard et d’Edmond de Rothschild, de David David-Weil ou de Jean Seligmann. Des chefs‑d’œuvre du XVIIIe siècle sont envoyés en Allemagne, notamment la commode de Madame du Barry ornée de plaques de Sèvres et attribuée à Martin Carlin (Musée du Louvre, inv. OA 11293). Un secrétaire en laque du Japon d’Adam Weisweiler (1746−1820), se trouvant dans la collection d’Édouard de Rothschild pendant la Seconde Guerre mondiale, fait aujourd’hui partie des collections de notre galerie. Confisqué en 1940, il est ensuite envoyé au château de Neuschwanstein aux côtés de certaines des œuvres les plus importantes des collections Rothschild. Retrouvé là-bas par les Monuments Men, il est renvoyé en France en octobre 1945. Grâce à la CRA, il est enfin restitué à la famille Rothschild en 1946.

Aujourd’hui, plusieurs milliers d’œuvres n’ont pas encore retrouvé leur propriétaire légitime. En France, les œuvres dites Musées Nationaux Récupération, ou MNR, confiées en 1949 aux musées de France, attendent encore que l’on identifie leur provenance.
Bibliographie :
Hector Feliciano, Le Musée Disparu. Enquête sur le pillage d’oeuvres d’art en France par les nazis, Gallimard, 2008
Melissa Muller, Monika Tatzkow, Marc Masurovsky, Œuvres volées, destins brisés. L’histoire des collections juives pillées par les nazis, Beaux-Arts éditions, 2009
Monuments Men and Women Foundation : https://www.monumentsmenandwomenfnd.org/
Archives diplomatiques, Service français de récupération artistique, 209SUP