UN BUREAU À CYLINDRE DE JEAN-HENRI RIESENER

France, vers 1775–1785
Estampillé J. H. RIESENER
Jean-Henri Riesener (1734−1806)
Bois de rose, amarante, bois de satiné, érable sycomore, ébène et houx
Bronze ciselé et doré


Provenance :
- Ancienne collection Stephens (1801−1860) et Yolande Marie-Louise Lyne Stephens à Lynford Hall, Norfolk
- Ancienne collection de Ludwig Neumann (1859−1934) à 11 Grosvenor Square, Londres
- Ancienne collection Henry Lascelles, 6e comte de Harewood (1882−1947) et prince royal, à Chesterfield House, Londres
- Ancienne collection d’Ivor Guest, 2nd vicomte Wimborne (1903−1967), et de sa descendance


Hauteur : 120 cm – 48 inches
Largeur : 134 cm – 53 inches
Profondeur : 76 cm – 30 inches


Pièce majeure de l’un des plus grands ébénistes de la fin du XVIIIe siècle, Jean-Henri Riesener, ce bureau reprend le modèle mis au point par Jean-François Œben au début des années 1760, et en propose une version néoclassique particulièrement raffinée. Son parcours dans de prestigieuses collections anglaises dès le XIXe siècle témoigne de l’intérêt des collectionneurs d’Outre-Manche de cette période pour le mobilier français d’Ancien Régime.


UN BUREAU À CYLINDRE

Les meubles de travail – table à écrire, bureau et secrétaire – se retrouvent couramment dans les intérieurs aristocratiques du XVIIIe siècle. Dans la chambre, dans le salon ou dans un cabinet, ils permettent d’écrire un billet rapide, d’entretenir sa correspondance, ou de travailler, seul ou à plusieurs.
Au début des années 1760, l’ébéniste et mécanicien du roi Jean-François Œben (1721−1763) met au point une nouvelle forme de meuble de travail : le bureau à cylindre. Un volet semi-cylindrique fait de lames de bois permet de clore l’espace de travail, tandis qu’un ingénieux système de serrures permet de verrouiller les tiroirs extérieurs. Avec ce modèle, Œben répond à la recherche de sophistication, d’intimité et de fonctionnalité de sa clientèle. Les plateaux à écrire, gainés de cuir, coulissent pour offrir plus d’espace à celui qui l’occupe. Des tiroirs secrets ainsi que d’autres plateaux peuvent également être dissimulés dans le bâti et n’être connus que de leur propriétaire.

Le bureau à cylindre exécuté pour le cabinet intérieur du roi Louis XV à Versailles constitue le modèle le plus emblématique de son œuvre (Fig. 1).

En 1760, Œben imagine ce meuble extraordinairement complexe pour lequel il déploie tout son talent d’ébéniste, de marqueteur et de mécanicien. Il l’enrichit encore de bronzes dorés particulièrement riches et sculpturaux, qui achèvent de conférer au bureau son caractère royal. L’ébéniste demande à son élève, Jean-Henri Riesener, de l’assister dans la réalisation de ce meuble. À sa mort en 1763, Riesener reprend la direction de la construction. Il achève le chef‑d’œuvre de son maître en 1769.

Fig. 1 - Jean-François Œben (ébénisterie), Jean-Henri Riesener (ébénisterie), Jean-Claude Duplessis (bronzier), Bureau à cylindre du roi Louis XV, 1760–1769, Versailles, Châteaux de Versailles et de Trianon (inv. OA 5444)
© RMN-GP (Château de Versailles) / © Mathieu Rabeau


UN MODÈLE DE JEAN-HENRI RIESENER

La livraison de ce bureau à Versailles est déterminante pour la carrière de Riesener. Reçu maître en 1768, il avait épousé l’année précédente Françoise-Marguerite Vandercruse (1731−1775), la veuve d’Œben, reprenant ainsi officiellement la direction de son atelier. En 1774, Pierre Elisabeth de Fontanieu (1731−1784), surintendant du Garde-Meuble de la Couronne, le choisit pour succéder à Gilles Joubert (1689−1775) comme ébéniste ordinaire. Riesener répond alors aux commandes du roi et de la famille royale, et livre des meubles somptueux pour leurs résidences.

Fig. 2 – Jean-Henri Riesener (ébénisterie), Jean-François Œben (d’après), Bureau à cylindre du comte d’Orsay, vers 1700, Londres, Wallace Collection (inv. F102), ancienne collection de William Beckford, puis John Farquhar, puis Richard Seymour-Conway
© The Wallace Collection


En 1784, Guillaume Benneman (1750−1811) le remplace au service du Garde-Meuble. Riesener conserve cependant les faveurs de la reine Marie-Antoinette et continue à réaliser pour elle des meubles d’une richesse incomparable.

Fig. 3 - Jean-Henri Riesener (ébénisterie attribuée à), Bureau à cylindre probablement livré à Madame Adélaïde, vers 1775, Waddesdon Manor, National Trust (inv. WM 2544), ancienne collection du baron Ferdinand de Rothschild.


L’ébéniste entretient par ailleurs une clientèle privée parmi la très haute aristocratie, également amatrice de ses meubles précieux.

Riesener réalise d’autres bureaux à cylindre après sa livraison à Versailles, capitalisant probablement sur la célébrité de celui du roi. Pour le comte d’Orsay, il réalise un bureau quasiment similaire au premier, reprenant sa forme générale et proposant une variation de son décor de bronze et de ses marqueteries (Fig. 2). L’ébéniste propose ensuite des modèles aux dimensions réduites, plus pratiques et confortables. Le comte d’Artois ou encore Madame Adélaïde reçoivent ces meubles dans lequel le néoclassicisme point (Fig. 3).


UN ENSEMBLE REMARQUABLE

Parmi ces meubles, on peut distinguer un ensemble de six bureaux à cylindre quasiment identiques, conservés respectivement à la National Gallery de Washington (Fig. 4), à l’hôtel de Soubise à Paris, dans une collection privée et anciennement à Mentmore Towers, à Woburn Abbey en Angleterre, et au musée du Louvre (Fig. 6). Le sixième exemplaire est celui présenté ici par la galerie.

Fig. 4 - Jean-Henri Riesener (ébénisterie), Bureau à cylindre, vers 1775–1785, Washington, National Gallery (inv. 1942.9.410)


Riesener reprend pour tous la forme générale du meuble, d’un subtil goût Transition, la forme des tiroirs et la disposition de l’ornementation de bronze. Quelques variations se remarquent cependant, dans le détail des bronzes, la présence du gradin ou l’emplacement des encriers.

Fig. 5 - Jean-Henri Riesener, Bureau à cylindre, ouvert, vers 1775–1785, galerie Léage

Dans cet ensemble, notre exemplaire se distingue par la présence de deux tablettes coulissantes, de part et d’autre du meuble, chacune dotée d’un encrier. Un plateau dont l’inclinaison est réglable est dissimulé dans le tiroir central du gradin, et lui aussi muni d’une écritoire dans le tiroir adjacent. Il est par ailleurs le seul à présenter un motif circulaire sur les façades latérales, dont la mouluration élégante complimente parfaitement la forme des pieds (Fig. 5).

D’une qualité remarquable, ces bureaux sont réalisés à destination de la clientèle distinguée de l’ébéniste. Le bureau aujourd’hui conservé à Woburn Abbey est livré en 1774 au Garde-Meuble de la Couronne pour Randon de la Tour, alors contrôleur général de la maison de la Comtesse de Provence. Celui du musée du Louvre est livré en 1784 au Garde-Meuble pour l’usage du surintendant Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray, avant d’être placé deux ans plus tard dans le cabinet du comte de Provence au château de Fontainebleau (Fig. 6).

Riesener, Jean-Henri, Musée du Louvre, Département des Objets d’art du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes, OA 5160 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010098568 – https://collections.louvre.fr/CGU

Fig. 6 - Jean-Henri Riesener (ébénisterie), Bureau à cylindre, livré au Garde-Meuble de la Couronne pour Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray en 1784, puis placé dans le cabinet intérieur du comte de Provence à Fontainebleau en 1785, 1784, Paris, Musée du Louvre (inv. OA 5160)
© 2020 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle


COLLECTIONNEURS ANGLAIS DE MOBILIER FRANÇAIS

Après la Révolution française, les amateurs anglais recherchent dans le mobilier français l’excellence des productions de l’Ancien Régime, et une certaine nostalgie de cette période. Les ventes révolutionnaires de la Terreur mettent sur le marché une quantité importante de meubles rares dans les années 1790, que marchands et collectionneurs à travers l’Europe s’empressent d’acquérir. Au début du XIXe siècle, les amateurs anglais voyagent régulièrement à Paris pour y acquérir les chefs‑d’œuvre du siècle précédent, et y possèdent même parfois une résidence.

À partir des années 1820, les créations de Riesener sont tout particulièrement recherchées par les Anglais. Avec André-Charles Boulle, il devient l’un des artisans emblématiques du XVIIIe siècle français, et ses œuvres gagnent des collections majeures. Le roi George IV, William Beckford, George Watson Taylor, ou encore les Rothschild possèdent des pièces à la provenance remarquable, que l’on retrouve pour certaines à la Wallace Collection, à Waddesdon Manor ou dans les collections royales anglaises (Fig. 7).

Fig. 7 – Jean-Henri Riesener (ébénisterie attribuée à), Commode, livrée pour Louis XVI en 1774 à Versailles, 1774, Royal Collection Trust (inv. RCIN 21213), vendu à Jean-Georges Treuttel en 1794, puis collection George Watson Taylor, puis acquis par Fogg pour George IV
© Royal Collection Enterprises Limited 2026 | Royal Collection Trust

La célébrité du nom de Riesener est telle qu’il devient, plus qu’une attribution, un adjectif que l’on trouve dans les catalogues de vente affublé aux meubles à marqueteries de fleurs ou dotés de bronzes dorés particulièrement riches.

Trois des meubles de l’ensemble étudié ont ainsi figuré dans des collections anglaises. Notre bureau à cylindre se retrouve chez Stephens (1801−1860) et Yolande Lyne Stephens (1812−1894) à Lynford Hall dans le Norfolk. Le couple compte alors parmi les plus grandes fortunes d’Angleterre et possède une importante collection d’art français, qu’il dispose dans ses différentes propriétés, dont l’hôtel de La Vaupalière rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris.

Fig. 8 - Le bureau à cylindre dans le salon de Chesterfield House, Londres, 1931


En 1894, le bureau est acquis par Ludwig Neumann (1859−1934), puis figure en 1919 à Chesterfield House, chez la Princess Mary et son époux George Lascelles, 6ecomte de Harewood (1882−1947) (Fig. 8). En 1950, le meuble change une nouvelle fois de propriétaire et rejoint la collection d’Ivor Guest, 2e vicomte de Wimborne (1903−1967), achevant ainsi son parcours dans les grandes collections anglaises


Cliquez ici pour découvrir le bureau


Bibliographie
Jacques Charles, De Versailles à Paris, Le Destin des Collections Royales, Paris, 1989
Helen Jacobsen, Bird Rufus, Jackson Mia, Jean-Henri Riesener. Cabinetmaker to Louis XVI and Marie-Antoinette, Londres, Philip Wilson Publishers Ltd, 2020.
H. Granville Fell, « Chesterfield House, Mayfair », Apollo, vol. 15, mai 1932
Alexandre Pradère, Les ébénistes français de Louis XIV à la Révolution, Paris, Éditions du Chêne, 1992.
Pierre Verlet, Le mobilier royal français, Paris, Picard, 1992

Mentions légales

© 2025, Galerie Léage

Conçu par Lettera.