MIROIRS VÉNITIENS

Pietro Longhi, La leçon de danse, vers 1741, Venise, Gallerie dell’Accademia (inv. 465)

Longtemps fleuron de l’art du verre en Europe, Venise est célèbre pour ses miroirs. Gardant jalousement le secret de son cristallo, ses artisans créent, pour le mettre en valeur, de précieux encadrements.

Venise, Miroir en bois sculpté et verre églomisé, vers 1700, galerie Léage

Au XVe siècle, alors que Venise est une place marchande au cœur des échanges commerciaux et artistiques de l’Europe, le verrier Angelo Barovier met au point le cristallo, un verre particulièrement homogène, transparent et dépourvu de toute couleur. Immédiatement admiré, il fait la renommée des ateliers de Murano. La Sérénissime occupe ensuite, pendant deux siècles, la première place dans l’exportation des œuvres de verre en Europe, et fournit aux souverains et à leurs cours des objets d’un luxe extrême. Ses secrets de fabrication sont rigoureusement gardés, et il est interdit aux artisans muranais de quitter l’île.
Parmi leurs productions, les miroirs constituent des œuvres de choix. Des cabinets et galeries de glace voient le jour dans les résidences aristocratiques dès le XVIe siècle, et le miroir se détache progressivement du décor architectural pour devenir un objet d’art à part entière, une œuvre de cristallo richement encadrée. À la fin du XVIIe siècle et au siècle suivant, les miroirs vénitiens sont alors particulièrement prisés en Europe et les artisans leur consacrent tout leur art.

Giuseppe Galli Bibiena, Dessin pour un décor de scène : La galerie d’un superbe palais décoré de miroirs, XVIIIe siècle, avant 1756, New York, Metropolitan Museum of Art (inv. 1971.513.59)

À Venise, la fabrication des miroirs requiert de nombreux savoir-faire. La glace d’abord, est élaborée à partir du précieux cristallo sur l’île de Murano. Les fonditori élaborent la pâte de verre, qu’ils confient aux soffiatori. Pour créer une plaque de verre plane, ces derniers soufflent le verre pour obtenir un cylindre régulier, qu’ils ouvrent ensuite dans sa longueur et qu’ils étalent sur une table. La plaque de verre est ensuite savamment polie afin de lui donner toute sa brillance et sa transparence. Les verriers miroitiers ou specchieri récupèrent les plaques de verre pour les transformer en miroirs. Installés à Murano, mais aussi sur l’île principale de la cité, ils étament les plaques de verre à l’aide d’un mélange d’argent et d’étain pour les rendre réfléchissantes. Ils obtiennent ainsi une glace d’une hauteur réduite mais d’un éclat incomparable.

Venise, Paire de miroirs à décor de verre bleu et argenté, vers 1700, galerie Léage

Pour mettre en valeur ce précieux matériau, fierté de Venise, les artisans verriers le dotent ensuite d’un cadre luxueux. Le verre lui-même peut d’abord être utilisé sur l’encadrement. Coloré, taillé en fines plaquettes ou encore moulé selon des formes complexes, il augmente encore la préciosité de l’ensemble et distingue les productions vénitiennes. Certains artisans gravent également au diamant des scènes mythologiques, allégoriques ou champêtres sur l’encadrement ou directement sur la glace, quand d’autres peignent le verre ou y posent des décors à la feuille d’or ou d’argent selon la technique du verre églomisé.
Les encadrements de bois sont également très prisés, et les sculpteurs y déploient de superbes courbes baroques. Au XVIIIe siècle, le vernis européen se développe significativement et Venise apprécie particulièrement ce matériau et ses chinoiseries. De nombreuses glaces sont ainsi enchâssées dans des cadres en laque.

Venise, Miroir gravé d’une figure d’Apollon, XVIIIe siècle, Murano, Musée du Verre

Plusieurs ateliers s’illustrent dans l’art des miroirs à Venise, et celui d’Ettore Bigaglia, est le plus important de Murano à la fin du XVIIIe siècle. Il travaille le cristallo pour en faire des plaques de verre ou encore de petits ornements moulés, et l’on retrouve dans l’inventaire de son atelier en 1714 de petits ornements végétaux en pâte de verre. Sa verrerie produit les miroirs les plus luxueux, et est à même de fournir des pièces riches et complexes, comparables à ce miroir issu de notre collection. Associant une glace, des ornements végétaux en verre moulé et coloré, des gouttes de cristal de roche taillées, des cabochons de jaspe et un encadrement de cuivre doré et embossé, il correspond aux pièces les plus luxueuses produites à cette période. Ses matériaux particulièrement précieux, mais aussi la combinaison des différents corps de métiers – verriers, lapidaire, orfèvre – en font une pièce riche et complexe, destinée à l’élite européenne.

Venise, Miroir en verre moulé et cristal de roche, fin du XVIIe siècle-début du XVIIIe siècle, galerie Léage

Dès la fin du XVIIe siècle, Venise souffre de la concurrence des miroitiers français qui ont réussi à dérober ses secrets de fabrication et à améliorer les techniques de réalisation des glaces. La Galerie des Glaces du château de Versailles est le premier signe de l’influence grandissante de la France dans le domaine, qui s’affirme ensuite de façon décisive durant le XVIIIe siècle.

Bibliographie :
Attilia Dorigato, Le Verre de Murano, Citadelles et Mazenod, 2003
Graham Child, Les Miroirs. 1650–1900, Flammarion, 1990
Serge Roche, Germain Courage, Pierre Devinoy, Miroirs, Office du Livre, 1986

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