Martin Carlin (vers 1725.1730−1785)

Un ébéniste allemand à Paris

Martin Carlin, Manufacture de Sèvres, Bertrand, Jacques-François de Laroche (peintre sur porcelaine), Bertrand (peintre sur porcelaine), Coffre à bijoux, livré par Poirier en 1770 à la dauphine Marie-Antoinette, vers 1770, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon (inv. V5807)

© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Nous avons eu le plaisir d’accueillir hier à la galerie Miriam Schefzyk, conservatrice au J. Paul Getty Museum, pour la dédicace de Martin Carlin et les ébénistes allemands. À cette occasion, nous vous proposons de découvrir cet ébéniste de talent.

Au milieu du XVIIIe siècle, l’Allemand Martin Carlin émigre à Paris et s’y installe en tant qu’ébéniste. Doué d’un talent remarquable, il devient dans la seconde moitié du siècle l’un des artisans majeurs du royaume

Martin Carlin, Table de toilette, à écrire et de déjeuner, vers 1775, New York, Metropolitan Museum of Art (inv. 1976.155.99a‑b)

Martin Carlin naît à Fribourg-en-Brisgau, à proximité de la frontière française, vers 17251730. Fils d’un charpentier, il apprend probablement les rudiments du travail du bois avec son père. Comme de nombreux ébénistes de l’aire germanique, il rejoint Paris au début de sa carrière pour s’y établir. En 1759, il épouse Marie-Catherine Œben, sœur de l’ébéniste du roi Jean-François Œben (1721−1763), intégrant ainsi une influente famille d’artisans d’origine allemande. Ce dernier, ainsi que l’ébéniste Roger Vandercruse (1728−1799) sont les témoins du mariage. Ces liens familiaux facilitent son intégration dans le milieu des artisans parisiens. Dès 1763, Martin Carlin est installé au faubourg Saint-Antoine, lieu privilégié de la capitale affranchi des contraintes corporatives. Installé à l’angle de la grande-rue du faubourg Saint-Antoine et de la rue de Charonne, il exerce à l’enseigne de La Colombe.

Martin Carlin, Commode, livrée par les frères Darnault à Madame Victoire au château de Bellevue en avril 1785, vers 1785, Paris, musée du Louvre (inv. OA 5498)

© 2012 Musée du Louvre, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier

Martin Carlin déploie dans ses réalisations un goût néoclassique raffiné. Ses premiers meubles retiennent encore quelques courbes et ornements rocaille, qui laissent progressivement place à un vocabulaire décoratif inspiré de l’antique. Particulièrement ornés, ses meubles s’apparentent à l’« antique fleuri », et trahissent également une sensibilité aux goûts turcs et étrusques. Des détails d’ornements textiles, des végétaux à l’aspect plus ou moins naturaliste et des compositions de marqueterie alliant géométrie et motifs floraux ornent ses meubles. Son entourage et son voisinage dans le faubourg influencent son goût et ses réalisations. Il emprunte ainsi à Œben des pieds ajourés qu’il adapte sur un pupitre ou encore la composition générale de certaines commodes. Il utilise sur certains meubles les mêmes ornements de bronze que Jean-Henri Riesener (1734−1806), et livre pour le marchand mercier Poirier des secrétaires à abattant en cabinet similaires à ceux de Roger Vandercruse. Fort de ces influences et de son propre talent, Carlin met ainsi au point des meubles d’un raffinement et d’un luxe incomparables.

Martin Carlin, Table à deux plateaux, époque Louis XVI, ancienne collection galerie Léage

Carlin travaille essentiellement avec les marchands merciers parisiens les plus influents de l’époque. Ces derniers lui assurent des commandes régulières et lui fournissent des matériaux d’une rareté et d’une préciosité extrêmes. Par leur intermédiaire, ses réalisations rejoignent les intérieurs de l’élite aristocratique française et européenne. Simon-Philippe Poirier (vers 1720–1785), puis son successeur Dominique Daguerre (actif entre 1777 et 1796) sont ses principaux commanditaires. Ils ont pour clients la famille royale et son entourage, ainsi que certains souverains européens. C’est probablement Daguerre qui fournit à l’impératrice Maria Feodorovna en 1782 le superbe secrétaire réalisé par Carlin et orné de plaques de porcelaine de Sèvres, aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum (inv. 1976.155.110). Notre ébéniste travaille également régulièrement avec les frères Darnault, autres éminents marchands parisiens qui lui commandent de nombreux meubles couverts de précieux laque du Japon.

Martin Carlin, Manufacture de Sèvres, Charles-Nicolas Dodin (peintre sur émail), Commode, livrée par Poirier et Daguerre à madame du Barry à Versailles en 1772, puis placée à Louveciennes en 1774, vers 1772, Paris, musée du Louvre (inv. OA 11293)

© 1990 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet

Les meubles les plus plébiscités de Carlin sont ceux plaqués de porcelaine de Sèvres. Poirier, puis Daguerre à son tour, se fournissent auprès de la manufacture royale de nombreuses plaques décoratives et de tableaux peints en porcelaine tendre, qu’ils confient à Carlin pour les placer sur ses réalisations. L’ébéniste produit ainsi des tables variées, des serre-bijoux, des bonheurs-du-jour ou encore des commodes d’un luxe extrême. La porcelaine est particulièrement onéreuse et recherchée dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et les meubles plaqués de ce luxueux matériau deviennent indispensables aux appartements de l’élite culturelle. C’est probablement Madame du Barry, favorite de Louis XV, qui a forgé ce goût. Elle possède dans son pavillon de musique de Louveciennes certains des plus beaux exemplaires de ce mobilier, dont les fameuses commode et table à thé livrées par Poirier et Daguerre en 1772 et 1774.

Martin Carlin, Manufacture de Sèvres, Charles Nicolas Dodin (peintre sur émail), Table à thé, livrée en 1774 par Poirier et Daguerre pour Madame du Barry à Louveciennes, vers 1774, Paris, musée du Louvre (inv. OA 10658)

© 1998 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet

Ébéniste d’origine allemande, comme nombre de ses confrères à Paris au XVIIIe siècle, Martin Carlin travaille pour les plus grands marchands merciers de l’époque et réalise pour eux et leur clientèle distinguée des meubles d’un grand luxe. Ses réalisations plaquées de porcelaine comptent aujourd’hui quelques pièces iconiques des arts décoratifs de la période.

Bibliographie :
Miriam Schefzyk, Martin Carlin et les ébénistes allemands. Migration et intégration à Paris au XVIIIe siècle, éditions Mare & Martin, 2024
Daniel Alcouffe, Anne Dion-Tennebaum et Amaury Lefébure, Le Mobilier du musée du Louvre, éditions Faton, 1993

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